CHAPITRE XIX
Ce’Nedra et ses compagnons restèrent près d’une semaine au camp impérial. L’empereur ‘Zakath semblait trouver dans leur compagnie un plaisir étrange et mélancolique. Il les traitait comme des hôtes de marque. Il leur avait fait aménager des quartiers dans le dédale de tentes et de pavillons de soie qui abritaient sa suite et prévenait leur moindre désir.
Ce curieux personnage aux yeux tristes intriguait la princesse Ce’Nedra. Il était la courtoisie incarnée, mais le souvenir de son entretien avec le roi Gethell la faisait frémir. Sa brutalité était d’autant plus terrifiante qu’il ne perdait jamais son sang-froid. Il donnait l’impression de ne pas avoir besoin de dormir non plus, et quand il éprouvait l’obscure envie de parler, ce qui lui arrivait souvent au beau milieu de la nuit, il envoyait chercher Ce’Nedra. Il ne s’excusait jamais d’avoir interrompu son sommeil. Sans doute ne se rendait-il même pas compte qu’il l’importunait peut-être.
— Où le roi Rhodar a-t-il reçu son entraînement militaire ? lui demanda ‘Zakath lors d’une de leurs entrevues nocturnes. Aucune des informations que j’avais sur lui ne laissait soupçonner pareilles compétences.
La lumière dorée des chandelles jouait sur le visage de l’empereur enfoui dans les coussins pourpres d’un fauteuil moelleux, son chat endormi sur ses genoux.
— Je ne saurais vous le dire, Majesté, répondit Ce’Nedra en jouant distraitement avec la manche de la robe soyeuse qu’il lui avait donnée peu après son arrivée. J’ai rencontré le roi Rhodar pour la première fois l’hiver dernier.
— C’est très bizarre, reprit ‘Zakath d’un ton rêveur. Nous l’avions toujours pris pour un vieil imbécile entiché d’une jeune épouse. Il ne nous serait jamais venu à l’esprit qu’il pût présenter une menace. Nous étions plus préoccupés par Brand et Anheg. Mais Brand est trop effacé pour faire un vrai chef, et Anheg nous paraissait trop excentrique pour nous inquiéter vraiment. Et voilà que Rhodar sort de nulle part et prend les choses en main. Les Aloriens sont une énigme vivante, vous ne trouvez pas ? Comment une Tolnedraine sensée telle que vous peut-elle les supporter ?
— Ils ne sont pas dépourvus de charme, Majesté, répliqua-t-elle avec un petit sourire mutin.
— Où est Belgarion ? lâcha-t-il abruptement.
— Nous n’en savons rien, Majesté, éluda Ce’Nedra. Dame Polgara était hors d’elle quand il a pris la poudre d’escampette.
— En compagnie de Belgarath et de Kheldar, ajouta l’empereur. Nous avons entendu parler des recherches que vous aviez lancées. Dites-moi, Princesse, aurait-il, par hasard, emmené Cthrag Yaska avec lui ?
— Cthrag Yaska ?
— La pierre qui brûle et que vous appelez l’Orbe d’Aldur, dans le Ponant.
— Je n’ai pas le droit d’en parler, Majesté, rétorqua-t-elle d’un ton pincé, et je suis sûre que vous êtes trop courtois pour tenter de me tirer les vers du nez.
— Voyons, Princesse ! s’exclama-t-il d’un ton réprobateur.
— Je regrette, Majesté, s’excusa-t-elle, et elle lui jeta ce sourire de petite fille qui était son ultime ressource.
— Vous êtes une jeune femme tortueuse, Ce’Nedra, enchaîna l’empereur de Mallorée avec un gentil sourire.
— Eh oui ! Dites-moi, Majesté, qu’est-ce qui a pu vous amener à enterrer la hache de guerre et à vous allier à Taur Urgas contre nous ? questionna Ce’Nedra pour lui prouver qu’elle était capable, elle aussi, de poser des questions pièges.
— Notre agression n’était pas concertée, Princesse. Je me suis contenté de répondre aux mouvements de Taur Urgas.
— Je ne comprends pas.
— J’aurais très bien pu rester à Thull Zelik ; mais dès qu’il a quitté Rak Goska et commencé à marcher vers le nord, je me devais de réagir. Le pays des Thulls revêt une trop grande importance stratégique pour que je permette à des forces hostiles de l’occuper.
— Et maintenant, ‘Zakath ? Maintenant que Taur Urgas est mort, vers quel ennemi allez-vous vous tourner ? demanda effrontément Ce’Nedra.
— Vous ne nous comprendrez jamais, Ce’Nedra, accusa-t-il avec un petit sourire glacial. Taur Urgas n’était qu’une incarnation du fanatisme murgo. Ctuchik n’est plus, Taur Urgas a cessé de vivre, toutefois le pays des Murgos est toujours là, de même que la vie continuera en Mallorée quand je rendrai le dernier soupir. Notre inimitié remonte au commencement des temps. Mais un empereur malloréen est enfin en mesure d’écraser à jamais le Cthol Murgos et de régner en souverain absolu sur les Angaraks.
— Tout ça pour conquérir le pouvoir, alors ?
— Et que pourrait-on vouloir d’autre ? s’interrogea-t-il tristement. J’ai cru, quand j’étais très jeune, qu’il y avait autre chose, mais les événements m’ont détrompé. Vous verrez, avec le temps, ajouta-t-il dans un soupir, et une insondable souffrance embruma un instant son visage. Votre Belgarion se refroidira avec les années et la fièvre glacée du pouvoir s’imposera à lui. Quand elle l’aura entièrement consumé et qu’il ne connaîtra plus qu’une passion, le pouvoir, alors nous nous affronterons aussi inéluctablement que deux immenses marées. Je ne le provoquerai pas avant que son éducation soit complète. Quelle satisfaction pourrait-on trouver à détruire un homme qui ne comprend pas pleinement la réalité ? Quand il aura perdu toutes ses illusions et que seule lui restera la soif du pouvoir, alors il sera un adversaire à ma mesure. Mais je ne vous ai que trop empêchée de dormir, Princesse, dit-il d’un ton sinistre, et ses yeux morts étaient froids comme les glaces du Pôle. Allez vous coucher, rêvez d’amour et de toutes ces fariboles. Les rêves meurent vite. Profitez-en pendant qu’il en est temps encore.
Tôt le lendemain matin, Ce’Nedra entra dans le pavillon où Polgara se remettait du terrible combat contre les Grolims de Thull Mardu. Elle était réveillée, mais encore affreusement faible.
— Il est aussi ravagé que Taur Urgas, lui raconta Ce’Nedra. Il est tellement obsédé par l’idée de devenir roi des rois du peuple angarak qu’il ne s’intéresse même pas à ce que nous faisons.
— Ça pourrait changer quand Anheg aura commencé à envoyer ses vaisseaux de guerre par le fond, conjectura Polgara. Enfin, comme nous ne pouvons rien faire pour le moment, contentez-vous de lui prêter une oreille complaisante.
— Vous ne pensez pas que nous pourrions essayer de nous évader ?
— Non... Ce qui arrive était prévu de toute éternité, continua-t-elle devant le regard surpris de Ce’Nedra. Une force nous impose à tous quatre, Durnik, Mission, vous et moi, d’aller en Mallorée. Gardons-nous bien de nous y opposer.
— Vous saviez que ça devait arriver ?
— Je savais que nous irions mais j’ignorais comment, précisa Polgara avec un sourire las. ‘Zakath ne nous met pas de bâtons dans les roues, tout au contraire, alors ne l’asticotez pas.
— Comme vous voudrez, Dame Polgara, consentit Ce’Nedra avec un soupir résigné.
L’empereur ‘Zakath reçut l’après-midi même les premiers rapports concernant les agissements du roi Anheg dans la Mer du Levant. Ce’Nedra, qui était présente, éprouva une satisfaction secrète en voyant l’homme de glace trahir pour la première fois son irritation.
— Vous en êtes sûr ? demanda-t-il au messager qui lui avait apporté le parchemin annonçant la nouvelle.
— Je me contente de transmettre le message, puissant Seigneur, balbutia le serviteur en se recroquevillant sous la colère de l’empereur.
— Vous étiez à Thull Zelik quand les vaisseaux sont arrivés ?
— Il n’y en avait qu’un, puissant Seigneur.
— Un seul sur cinquante ? Par où sont passés les autres ? Ils sont peut-être venus par la côte ?
— Les matelots disent qu’il n’y en avait pas d’autres, Majesté.
— Enfin, Princesse, quel genre de barbare est votre Anheg de Cherek ? s’exclama ‘Zakath. Chacun de ces vaisseaux portait deux cents hommes !
— Le roi Anheg est un Alorien, Majesté, riposta froidement Ce’Nedra. Et les Aloriens sont des gens imprévisibles.
‘Zakath reprit son calme, non sans mal.
— Je vois, fit-il enfin. Voilà donc quel était votre plan, n’est-ce pas ? Le siège de Thull Mardu n’était qu’un subterfuge.
— Pas tout à fait, Majesté. On m’a assuré qu’il était indispensable de neutraliser la ville pour permettre le passage de la flotte.
— Mais pourquoi couler ma flotte ? Je n’avais rien contre les Aloriens, moi !
— Mais Torak, si, ou du moins est-ce ce qu’on m’a dit, et c’est Torak qui commandera les armées unies du peuple angarak. Nous ne pouvons permettre à vos forces de prendre pied sur ce continent, Majesté. C’est un avantage que nous ne pouvons concéder à Torak.
— Torak dort, et il est vraisemblable qu’il dormira encore un certain nombre d’années.
— D’après nos informations, il ne devrait pas tarder à se réveiller Belgarath lui-même est convaincu que le moment de son réveil approche.
— Alors il faut que je vous remette sans tarder entre les mains des Grolims, déclara l’empereur en étrécissant légèrement les yeux. J’espérais pouvoir attendre que Polgara ait repris des forces avant de lui imposer ce voyage ; mais si ce que vous dites est vrai, il n’y a plus un instant à perdre. Dites à vos amis de faire leurs préparatifs, Princesse. Vous partez pour Thull Zelik demain matin.
— Comme vous voudrez, Majesté, acquiesça Ce’Nedra en inclinant la tête, un frisson désagréable sur la nuque.
— Je suis un laïc, Princesse, déclara-t-il comme si cela expliquait tout. Je m’incline devant l’autel de Torak quand les circonstances l’exigent, mais je ne prétends pas être pieux. Je n’interviendrai pas dans la guerre de religion qui oppose Belgarath et Zedar, je me garderai bien de m’interposer entre Torak et Aldur quand ils s’affronteront et je vous engage vivement à faire de même.
— La décision ne m’appartient pas, Majesté. Mon rôle dans cette affaire a été décidé bien avant ma naissance.
— Vous voulez sans doute parler de la Prophétie ? avança-t-il avec amusement. Nous en avons une, nous aussi, Princesse, et je doute que la vôtre soit plus fiable que la nôtre. Les Prophéties ne sont qu’un stratagème des prêtres pour garder le peuple crédule sous leur férule.
— Vous n’avez donc foi en rien, Sire ?
— J’ai foi en mon propre pouvoir. Le reste n’a pas de sens.
Les Grolims qui les escortèrent par brèves étapes vers Thull Zelik, au nord du Mishrak ac Thull, furent avec eux d’une correction glaciale. Ce’Nedra n’aurait su dire s’ils devaient cette attitude aux consignes de l’empereur ‘Zakath ou à la crainte que leur inspirait Polgara. La fin de l’été avait sonné le glas de la canicule et l’air sentait vaguement la poussière. La plaine où mûrissait l’automne était semée de hameaux, amas désordonnés de maisons au toit de chaume reliées par des sentes de terre battue, où les hommes regardaient d’un air morne et craintif passer les prêtres de Torak avec leur masque hautain.
La plaine à l’ouest de Thull Zelik disparaissait sous un océan de tentes rouges, mais en dehors de quelques détachements de gardes, l’énorme camp érigé par l’armée malloréenne était désert. Les troupes qui avaient déjà mis pied au Mishrak ac Thull avaient rejoint ‘Zakath près de Thull Mardu, et le flot des nouveaux arrivants s’était subitement interrompu.
La ville de Thull Zelik sentait l’eau salée, le poisson, le goudron et les algues pourrissantes, comme tous les ports du monde. Les grosses maisons de pierre grise, basses et ramassées, à l’image de leurs habitants, longeaient des rues pavées descendant vers le port niché dans l’anse d’un large estuaire, face à un port presque identique situé sur l’autre rive.
— Quelle est cette ville ? s’enquit Ce’Nedra auprès d’un Grolim en regardant avec curiosité par-delà les eaux sales.
— Yar Marak, répondit sèchement le prêtre en robe noire.
— Ah ! répondit-elle.
Ses sinistres leçons de géographie lui revenaient à présent : les deux villes, la thulle et la nadrake, se faisaient face par-delà l’estuaire de la Cordu. La frontière entre le Mishrak ac Thull et le Gar og Nadrak passait exactement au milieu du fleuve.
— J’imagine qu’en revenant de Thull Mardu l’empereur prendra des mesures pour raser cet endroit, ajouta l’un des autres Grolims. Il était très mécontent de l’attitude au combat du roi Drosta, et un châtiment s’impose.
Ils allèrent directement au port où quelques navires étaient à quai.
— Mon équipage refuse de prendre la mer, annonça aux Grolims le capitaine du vaisseau qui devait les emmener en Mallorée. Les Cheresques rôdent sur la mer comme une horde de loups. Ils brûlent et coulent tout ce qui flotte.
— La flotte cheresque est plus au sud, objecta le prêtre chargé du détachement.
— La flotte cheresque est partout, vénéré prêtre, rectifia le capitaine. Il y a deux jours, ils ont brûlé deux villes côtières à deux cents lieues au sud d’ici, et pas plus tard qu’hier, ils ont envoyé par le fond une douzaine de navires à cent lieues au nord. Vous ne pouvez pas imaginer à quelle allure ils se déplacent. Ils ne prennent même pas le temps de piller les villes qu’ils brûlent. Ce ne sont pas des hommes, conclut-il en frémissant, c’est une catastrophe naturelle !
— Nous mettons à la voile d’ici une heure, insista le Grolim.
— Il faudrait pour cela que vos prêtres sachent manier les avirons et gréer un navire, rétorqua le capitaine. Mes hommes sont terrorisés. Ils ne voudront jamais prendre la mer.
— Nous saurons les en convaincre, insinua le Grolim d’un ton menaçant.
Il donna quelques ordres à ses subalternes, et l’instant d’après, un autel se dressait sur le pont arrière, flanqué d’un brasero empli de charbons ardents. Le chef des Grolims prit place à l’autel et commença à psalmodier d’une voix caverneuse, les bras levés au ciel, un couteau à la lame luisante dans la main droite. Sous les yeux horrifiés de Ce’Nedra, ses comparses prirent au hasard un matelot qui hurla et se débattit pendant qu’ils le renversaient sur l’autel où le Grolim le sacrifia sans autre forme de procès.
— Contemple notre offrande, Dieu-Dragon des Angaraks ! tonna le Grolim en élevant ses mains ruisselantes de sang.
Il déposa le cœur de l’homme sur les braises où il crépita horriblement avant de noircir et de se recroqueviller sous la morsure du feu. Un gong retentit à la proue du vaisseau.
Le Grolim qui venait de célébrer le sacrifice se tourna vers les matelots rassemblés au milieu du bâtiment, le visage de cendre.
— La cérémonie se poursuivra jusqu’au départ du vaisseau, annonça-t-il, les mains rouges encore du sang de sa victime. Qui veut offrir son cœur à notre bien-aimé Dieu ?
Le navire mit aussitôt à la voile.
Ce’Nedra se détourna, malade de dégoût. Elle croisa le regard de Polgara. Les yeux de la sorcière brûlaient de haine et elle semblait en proie à un violent combat intérieur. Ce’Nedra, qui la connaissait bien, savait que seul un prodigieux effort de volonté l’empêchait de déchaîner une effroyable vengeance sur le Grolim maculé de sang planté derrière l’autel. Elle protégeait de son bras le petit Mission, debout à côté d’elle. Le visage de l’enfant arborait une expression que Ce’Nedra n’y avait jamais vue. Il avait le regard triste, compatissant, et en même temps empli d’une résolution de fer comme s’il avait décidé de détruire tous les autels de Torak jusqu’au dernier, si ce pouvoir lui était donné.
— Maintenant, descendez sous le pont, leur ordonna l’un des Grolims. Nous atteindrons les rivages de l’infinie Mallorée d’ici quelques jours.
Le capitaine mit le cap vers le nord, serrant la côte nadrake, prêt à se réfugier dans la première crique venue si les bâtiments cheresques se présentaient à l’horizon. Puis il jeta un coup d’œil à la mer déserte, avala péniblement sa salive et donna un coup de barre, résigné à effectuer la traversée et déterminé à en finir au plus vite.
Ils étaient à une bonne journée de la côte nadrake quand ils virent une inquiétante colonne de fumée noire monter vers le ciel, loin au sud. Ils finirent la traversée sur une mer jonchée de débris calcinés et de cadavres livides, boursouflés, qui montaient et descendaient au gré des sombres vagues. Les marins terrifiés tiraient de toutes leurs forces sur leurs avirons. Les coups de fouet étaient inutiles. Rien n’aurait pu les encourager davantage à presser l’allure.
Puis, un vilain matin où la tempête menaçait et où l’air était d’une lourdeur oppressante, une trace noire s’éleva sur l’horizon. Les marins redoublèrent d’efforts, avides de gagner la sécurité de la côte malloréenne qui se dressait devant eux.
Leurs barques s’échouèrent sur une plage de gravier noir, incrusté de sel, où les vagues venaient mourir avec un étrange chuintement funèbre. Un détachement de Grolims ceints d’écharpes écarlates les attendaient à cheval juste au bord de l’eau.
— Des grands prêtres, remarqua froidement Polgara. Quel honneur !
Le Grolim qui commandait leur escorte remonta rapidement vers le haut de la plage et se prosterna devant les grands prêtres en prononçant quelques paroles d’une voix étouffée par le respect. L’un d’eux, un homme d’un certain âge aux yeux enfoncés dans un visage ridé comme une vieille pomme, mit pied à terre avec raideur et s’approcha de Ce’Nedra et ses compagnons qui descendaient de l’une des barques.
— Ma Reine, dit-il en s’inclinant cérémonieusement devant Polgara, je m’appelle Urtag, et je suis grand prêtre du district de Camat. Nous sommes venus, mes frères et moi-même, pour vous escorter à la Cité de la Nuit.
— Je suis déçue de ne pas avoir été accueillie par Zedar, rétorqua froidement la sorcière. J’espère qu’il n’est pas souffrant, au moins ?
— Vous ne devriez pas vous plaindre, ô Reine des Angaraks, du destin qui vous est promis de toute éternité, lui recommanda Urtag avec irritation.
— Deux destinées m’attendent, Urtag, riposta-t-elle. Je n’ai pas encore décidé laquelle je suivrai.
— Je n’ai aucun doute à ce sujet, déclara-t-il.
— Probablement n’avez-vous jamais osé envisager les autres solutions, répondit-elle. Eh bien, Urtag, qu’attendons-nous ? Une plage battue par les vents n’a jamais constitué l’endroit rêvé pour mener une discussion philosophique.
Les grands prêtres grolims avaient amené des chevaux avec eux et tous, convoyeurs et convoyés, furent bientôt en selle. Tournant le dos à la mer, ils s’éloignèrent alors vers le nord-est et une zone de plissement boisée. La plage de galets était bordée de résineux à l’écorce noire, mais sitôt la première rangée de collines franchie, le petit groupe entra dans une vaste forêt de trembles au tronc blanc. Ce’Nedra ne pouvait s’empêcher de trouver quelque chose de sinistre et de malsain à ces fûts rigides, blafards, pareils à des cadavres dénudés.
— Dites, Dame Pol, commença Durnik d’une voix réduite à un soupir, ne devrions-nous pas imaginer une sorte de plan ?
— Pour quoi faire, Durnik ? répliqua la sorcière.
— Eh bien, pour nous enfuir, évidemment.
— Mais nous n’avons pas envie de nous enfuir, Durnik.
— Ah bon ?
— Mais non ; les Grolims nous emmènent juste là où nous voulons aller.
— Et pourquoi voulons-nous aller à leur Cthol Mishrak ?
— Nous avons quelque chose à y faire.
— D’après tout ce que j’ai pu entendre, c’est un sale endroit, reprit-il. Vous êtes sûre que ce n’est pas une erreur ?
— Oh, mon cher, cher Durnik, reprit-elle en posant une main sur son bras. Faites-moi confiance.
— Bien sûr, Dame Pol, acquiesça-t-il aussitôt. Mais si je suis amené à prendre des mesures pour vous protéger, il vaudrait mieux que je sois préparé. Ne pensez-vous pas que je devrais savoir ce qui nous attend ?
— Je vous le dirais si je pouvais, Durnik, mais je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que nous devons aller à Cthol Mishrak, tous les quatre. Ce qui va s’y passer a besoin de nous pour s’accomplir. Nous avons chacun quelque chose à y faire,
— Même moi ?
— Surtout vous, Durnik. Je n’ai pas tout de suite compris qui vous étiez en réalité, et c’est pourquoi j’avais d’abord essayé de vous dissuader de venir, mais je comprends, maintenant. Votre présence est indispensable, car vous allez faire la seule chose susceptible d’influencer le destin, quel qu’il soit.
— Et quelle est cette chose ?
— Nous n’en savons rien.
— Et si je la fais mal ? reprit Durnik en ouvrant de grands yeux inquiets.
— Je ne crois pas que vous puissiez mal faire, le rassura-t-elle. D’après ce que j’ai compris, ce que vous allez faire découle tout naturellement de ce que vous êtes, de qui vous êtes. Vous ne pourriez pas mal agir, Durnik, répéta-t-elle avec un petit sourire tordu. Pas plus que vous ne pourriez mentir, voler ou trahir. Vous êtes fait pour faire ce qu’il faut, alors ne vous inquiétez pas.
— Vous en parlez à votre aise, Dame Pol, mais moi, si ça ne vous fait rien, je m’inquiéterai juste un peu. En privé, bien sûr.
— Mon cher, cher Durnik, répéta-t-elle en lui prenant impulsivement la main avec un petit rire affectueux. Que deviendrais-je sans vous ?
Durnik s’empourpra et tenta de détourner le regard, mais les yeux fabuleux de la sorcière étaient rivés aux siens et il devint carrément écarlate.
Ils laissèrent la forêt de trembles derrière eux pour entrer dans un paysage étrangement désolé. Des blocs de pierre blanche surgissaient d’un fouillis de ronces, pareils à des pierres tombales dans un cimetière abandonné de longue date, et des arbres morts projetaient leurs branches noueuses vers le ciel de plomb comme autant de griffes implorantes. L’horizon, devant eux, était bouché par un banc de nuages curieusement fixes et si noirs qu’ils paraissaient presque violets. Nulle part il n’y avait trace de présence humaine et rien ne marquait la route qu’ils suivaient.
— C’est le désert, dans ce pays ? remarqua la princesse à l’adresse de Polgara.
— Il n’y a personne à Cthol Mishrak, en dehors de quelques Grolims, confirma la sorcière. Torak a détruit la ville et en a chassé son peuple le jour où mon père, le roi Cherek et ses fils ont volé l’Orbe dans la tour de fer.
— Quand était-ce ?
— Il y a bien, bien longtemps, mon chou. Pour autant que nous le sachions, c’était peut-être le jour où nous sommes nées, Beldaran et moi, et où notre mère est morte. C’est assez difficile à dire. On ne faisait pas grand cas des dates, en ce temps-là.
— Mais... votre mère étant morte et Belgarath ici, qui s’est occupé de vous ?
— Beldin, évidemment, répondit Polgara avec un sourire. Ce n’était peut-être pas la nourrice idéale, mais il a fait de son mieux jusqu’au retour de mon père.
— C’est pour ça que vous l’aimez tant ?
— En partie, oui.
Le nuage menaçant planait toujours dans le ciel, aussi immuable qu’une chaîne de montagnes, mais plus ils s’en approchaient et plus il leur paraissait haut.
— Drôle de nuage, commenta Durnik en contemplant d’un œil songeur l’épais rideau pourpre qui bouchait l’horizon. L’orage est derrière nous, mais ce nuage paraît complètement immobile.
— Il l’est, Durnik, répondit Polgara. Il n’a pas bougé depuis la construction de Cthol Mishrak par les Angaraks, depuis que Torak l’a mis là pour cacher la ville.
— Et ça fait longtemps ?
— Près de cinq mille ans.
— Alors le soleil ne brille jamais sur la ville ?
— Jamais.
Les grands prêtres grolims se mirent à scruter les alentours avec une certaine appréhension. Urtag finit par ordonner une halte.
— Nous devons annoncer notre présence, expliqua-t-il. Nous ne tenons pas à ce que les veilleurs nous prennent pour des intrus.
Ses acolytes acquiescèrent anxieusement, sortirent un masque d’acier poli des plis de leur robe et s’en recouvrirent soigneusement le visage. Puis chacun tira une grosse torche de ses sacoches et l’alluma en marmonnant une brève incantation. Les torches brûlaient avec une curieuse flamme verdâtre en dégageant une affreuse odeur de soufre.
— Je me demande ce qui se passerait si je soufflais vos torches, insinua Polgara en ébauchant un sourire pervers. J’en suis capable, vous savez.
— Ce n’est pas le moment de plaisanter, ma Dame, protesta Urtag en la regardant d’un air mi-figue, mi-raisin. Les veilleurs sont sans pitié pour les envahisseurs. Notre vie dépend de ces torches. Je vous conjure de ne pas déclencher une catastrophe.
Elle eut un petit rire aérien et n’insista pas.
Au fur et à mesure qu’ils s’engageaient sous le nuage, il faisait de plus en plus sombre. Ce n’était pas précisément l’obscurité limpide de la nuit mais plutôt une sorte de fuliginosité sale, collante, une noirceur compacte emplissant l’air. Ils gravirent une colline et une immense cuvette s’étendit devant eux à perte de vue, coiffée par le nuage comme par un couvercle. Les ruines de la Cité de la Nuit se dressaient au centre, à moitié englouties par les ténèbres omniprésentes. La végétation se réduisait à quelques touffes d’herbes malingres, décolorées par le manque de lumière. Des rochers surgissaient de la terre, de gros blocs ronds, maculés d’une sorte de lichen lépreux, et une profusion de champignons blancs, bulbeux, à la fois grotesques et répugnants, proliféraient sur le sol détrempé comme une éruption malsaine.
Les grands prêtres grolims s’engagèrent à pas lents, leurs torches crachotantes prudemment dressées au-dessus de leur tête, vers le fond de la cuvette et les murailles disloquées de Cthol Mishrak.
Au moment où ils entraient dans la ville, la princesse perçut des mouvements furtifs entre les décombres. Des formes crépusculaires détalaient sournoisement dans les ruines, avec des raclements et des cliquetis de créatures aux pieds griffus. Certaines des silhouettes se tenaient debout, mais pas toutes, et Ce’Nedra se sentit glacée de terreur. Les veilleurs de Cthol Mishrak n’étaient ni des animaux ni des êtres humains, mais ils donnaient l’impression de nourrir une haine aveugle envers tous les autres êtres vivants. Et surtout, elle avait peur que l’un d’eux fasse subitement volte-face et tourne vers elle un visage si repoussant que sa raison n’y résisterait pas.
Ils suivaient une rue dévastée quand Urtag commença à entonner d’une voix caverneuse, saccadée, un antique hymne à Torak. L’air humide devint glacial, plein d’une odeur de matière en décomposition. Entre les mares d’eau sanieuse, un lichen putride dévorait les pierres des bâtiments écroulés. Des champignons livides semblaient se cramponner à toute chose et la moisissure envahissait les moindres lézardes jusqu’aux derniers recoins.
Au centre de la cité se dressait le moignon rouillé de ce qui avait jadis été une immense tour de fer. Ses montants, à présent rompus, étaient plus gros qu’un homme. Au sud de cet impressionnant vestige s’étalait une immense traînée de rouille à l’endroit où la tour s’était écroulée, détruisant tout sous sa masse. Au fil des siècles, le fer s’était oxydé et réduit à une sorte de poussière rouge, boueuse, qui témoignait seule, désormais, des prodigieuses dimensions de la structure abattue.
Le chicot subsistant s’était érodé, les années en avaient émoussé les angles aigus et la rouille se mêlait par endroits à une sorte de pus noirâtre, épais, qui suintait sur les parois de fer comme des caillots de sang coagulé.
Urtag mit pied à terre devant un vaste portail voûté et les mena en tremblant de tout son corps vers une porte de fer entrouverte. Ils entrèrent dans un immense vestibule où leurs pas éveillaient des échos interminables. Sans un mot, sa torche haut levée, Urtag traversa le sol mangé de rouille jusqu’à une autre porte de fer puis leur fit descendre une volée de marches métalliques qui plongeaient dans les ténèbres. Au bas de l’escalier, à une cinquantaine de pas peut-être de la désolation de la surface, ils se retrouvèrent devant une troisième porte de métal noir, hérissée d’énormes rivets ronds. Urtag frappa le panneau d’un poing hésitant, et le bruit se réverbéra interminablement dans le silence.
— Qui vient troubler le sommeil du Dieu-Dragon des Angaraks ? demanda une voix assourdie, de l’autre côté.
— Urtag, le grand prêtre de Camat, répondit le Grolim d’une voix entrecoupée par la peur. J’amène les prisonniers au Disciple de Torak, comme j’en ai reçu l’ordre.
Au bout d’un moment, on entendit le cliquetis d’une lourde chaîne suivi par le raclement d’un énorme verrou, puis la porte pivota lentement sur ses gonds récalcitrants.
Ce’Nedra étouffa un hoquet de surprise. Belgarath se tenait debout sur le seuil de la porte ! Il lui fallut un moment pour remarquer certaines différences subtiles mais révélatrices. L’homme aux cheveux blancs qui se dressait devant elle ne pouvait pas être le vieux sorcier ; c’était un homme qui lui ressemblait tant qu’ils auraient ni pu passer pour deux frères, mais, pour être subtiles, ces différences n’en étaient pas moins profondes : les yeux de l’homme qui se tenait dans l’ouverture de la porte étaient hantés par le chagrin et l’horreur mêlés à un terrifiant dégoût de soi-même, le tout englobé dans l’adoration aveugle d’un homme qui s’était entièrement abandonné à un terrible maître.
— Bienvenue à la tombe du Dieu qui n’a qu’un œil, Polgara, dit l’homme.
— Ça faisait longtemps, Belzedar, répondit-elle d’une voix étrangement neutre.
— Je n’ai plus droit à ce nom, fit-il avec un imperceptible regret.
— C’est vous qui l’avez voulu, Zedar.
— Peut-être, concéda-t-il avec un haussement d’épaules. Mais pas forcément. Peut-être ce que je fais est-il aussi nécessaire. Entrez, je vous en prie, poursuivit-il en ouvrant la porte en grand. Cette crypte est habitable, sinon confortable. Tu as rempli ton devoir, Urtag, Grand Prêtre de Torak, fit-il en regardant le vieillard frémissant droit dans les yeux, et tout service mérite une récompense. Entre donc.
Il s’effaça et les mena dans une salle voûtée aux murs de pierres ajustées sans mortier. D’immenses arches de fer boulonnées à la rangée supérieure supportaient le plafond et la formidable ruine qui se dressait au-dessus. Les énormes braseros placés dans les coins tenaient en respect le froid glacial dégagé par cette gigantesque masse de pierre et d’acier. Une table et quelques chaises étaient placées au centre de la salle. Des paillasses roulées et une pile bien nette de couvertures grises étaient entassées le long d’un mur. La flamme des chandelles posées sur la table ne vacillait pas dans l’air mort de la tombe.
Zedar prit l’une des chandelles en passant et les mena vers une alcôve creusée dans la paroi du fond.
— Ta récompense, Urtag, annonça-t-il au Grolim en élevant sa bougie. Viens contempler le visage de ton Dieu.
Une immense silhouette vêtue d’une robe noire à capuchon gisait sur un sarcophage de pierre, le visage dissimulé derrière un masque d’acier étincelant aux yeux clos.
Urtag jeta un regard terrorisé dans l’alcôve et se prosterna devant le sarcophage.
La formidable silhouette poussa un soupir rauque, sépulcral, et remua légèrement dans son sommeil. Sous les yeux fascinés de Ce’Nedra, pétrifiée d’horreur, le prodigieux masque d’acier se tourna vers eux. Sa paupière gauche, étincelante, se releva l’espace d’un instant, et derrière cette paupière brûlait le feu terrible de l’œil qui n’était plus. Le visage d’acier s’anima comme s’il était de chair, sembla contempler avec un indicible mépris le prêtre qui rampait sur les dalles, et un chuchotement caverneux s’éleva des lèvres d’acier.
Urtag sursauta, comme tétanisé, et leva sa face épouvantée vers son Dieu pour écouter le terrible murmure qu’il était seul à entendre dans la crypte obscure. Son visage se vida de toute couleur et une expression d’horreur indicible déforma lentement ses traits. Le funèbre marmottement se poursuivait. Ses paroles étaient incompréhensibles, mais on ne pouvait se méprendre sur ses inflexions. Ce’Nedra crispa désespérément ses poings sur ses oreilles.
Urtag finit par pousser un hurlement et se relever d’un bond, blanc comme un linge, les yeux sortant de la tête. Il décampa en bredouillant, comme pris de démence, et l’écho de ses cris retentit tout le long de l’escalier de fer tandis qu’il fuyait, terrorisé, la tour en ruine.